Lundi 2 juin 2008

Après ce périple dans les montagnes andines, je décide d'aller chercher la chaleur, ou plutôt la moiteur enveloppante et rassurante de l'Amazonie.
Quelques heures en avion m'auraient suffit pour atteindre Iquitos. C'est cependant en bus, puis en bateau que je choisirai de faire ce voyage de 6 jours. Six jours; dont quatre sur un ferry, descendant le cours tranquille du fleuve.
C'est tôt le matin que j'arriverai à Pucalpa, d'où j'embarquerai pour Iquitos.
Le pont est presque vide. Je pose mon hamac dans les premiers, attache solidement mes affaires contre le vol et vaque à mes occupations dans la ville. Le bateau ne partira qu'à 5h de l'après midi. Je suis encore à mille lieues de m'imaginer ce qui m'attendra en revenant sur le pont. La ville est digne d'une ville très locale, où les scooters, autres moto-taxis et rickshaws se faufilent dans tous les sens. Au port, le sol est jonché de détritus en tout genre, on marche en tongues dans un mélange de boue, d'huile de moteur, d'arêtes de poissons et de sacs plastiques. L'heure approche, je retourne sur le bateau qui a eu le temps de se charger. J'arrive sur le pont et là. . . Je ne reconnais plus rien. Mon hamac doit être quelque part par là. Une collection de hamacs collés les uns aux autres décorent le pont. J'avance en passant sous les hamacs, en enjambant des poulets, je croise un chiot, entends un perroquet, vois un bébé singe... Je suis sur l'arche de Noé ! Du premier étage nous parviennent des cris de cochons foncièrement mécontents.
J'ai choisi de prendre le bateau, voilà donc ce qui sera mon quotidien pendant 3 à 4 jours. Je suis content, il y a de la vie partout autour.
Le bateau partira enfin avec quelques heures de retard. Petits-déjeuners, déjeuners et dîners nous serons servis tous les jours au son de la cloche.
La cloche...
Elle signifie l'apaisement de l'estomac. Dès ses premières notes, nous assistons à une véritable ruée vers la cuisine, gamelle à la main. Je laisse passer la première vague et me retrouve à faire la queue avec ma gamelle en essayant de ne pas marcher sur le poussin qui s'est aventuré hors de son carton et affronte courageusement le monde des hommes. . .
Les menus sont assez diversifiés, du riz, de la viande et des pâtes, ou du riz, des bananes et de la viande, ou bien du riz des bananes et des pates... "Et le petit-déjeuner ?" Me direz-vous, de la farine, du sucre dilués dans de l'eau où a cuit, je vous le donne en mille... du RIZ ! ! !
Outre l'aspect culinaire minimaliste, les paysages sont très reposants. Autour de nous s'étendent fleuve et jungle. Parfois un village, parfois un dauphin, parfois un coucher de soleil magnifique.
Puis nous arrivons à Iquitos, véritable ville au milieu de la jungle. Le port est l'un des plus grands de la région et l'on se rend rapidement compte de l'ampleur de la déforestation en voyant passer ces bateaux remplis de troncs exotiques majestueux...
Quelques jours puis il sera temps de partir dans la jungle. Je cherche un moyen de fuir les zones touristiques. Une agence me semble bien. Les prix sont âprement discutés, le contenu du séjour aussi, reste à rencontrer le guide.
Mais le lendemain, on cherche le guide. On l'attend un bon moment, puis un autre guide de l'agence discute avec moi et je le trouve très bien mais celui-ci n'est pas dispo... soit. Arrive le fameux guide: Israel (c'est son prénom).
Ma première impression est plutôt médiocre. J'ai plus l'impression de me retrouver face à un commercial voulant en mettre plein la vue qu'à un véritable homme de la jungle. Je décide de garder mes préjugés et de lui laisser une chance (après tout, une relation se base sur 2 individus, donc à moi de faire en sorte que cela se passe bien).
Nous partirons dans l'après midi.
17h,  je suis le seul "gringo" sur le port (terme employé pour qualifier les américains fortunés mais par abus de langage, attribué aux blancs en général). Au moment d'entrer sur le bateau, une bousculade, je me sens tiré en arrière et coincé en avant. J'avais un mauvais pressentiment. J'aurais du me méfier au lieu de faire confiance au guide. J'accélère le pas en entraînant tout le monde avec moi. Me voilà sur le pont, prêt à installer mon hamac quand je m'aperçois qu'une poche de mon sac à été ouverte. Par chance, étant trop exposée, elle ne contient rien de valeur et tout est en place. Oufff. Ce sac contenait mon appareil photo.
Je cadenasse tout mon matériel avant de m'endormir au dessus de 2 poulets dans un carton.
Nous débarquons le matin dans un village où nous rencontrons Pedro, le guide du guide... La relation se basera donc sur 3 non pas 2, ce qui ne me facilite pas la tâche.
Pedro est cet homme de la jungle capable de reconnaître les arbres, les plantes, les cris des animaux. Alors qu'Israel entendra un moteur de bateau, Pedro saura rectifier en précisant que c'est le vent qui arrive, chargé de pluie :-) Cocasse.

Ce séjour n'a pas pour but de voir des animaux semi-domestiques, des tribus soit-disant sauvages, des plantes médicinales ou de profiter de la piscine d'un lodge. Non.
Je suis venu ici pour apprendre la jungle, pour savoir me diriger au milieu de cette végétation oppressante, pour pouvoir me nourrir avec rien, pour pouvoir boire autre chose que l'eau du rio. Bref je suis venu ici dans cette partie de la jungle éloignée des touristes pour y apprendre à survivre avec mon . . . et une machette...
Le guide a pris un fusil et je constate sa déception lorsque je lui explique qu'il ne va pas s'en servir. L'idée de cette semaine est certes de chasser, mais de chasser loyal.
Premier jour, nous arrivons au camp de base, où nous nous reposons et nous préparons à partir le lendemain.
Le soir nous irons réveiller une mygale qui loge dans une des cabanes. Israel tient à se que je la prenne sur moi... Avant cela il m'explique que la morsure est tres douloureuse et peut provoquer des cécités d'ici un dizaine d'année... Soit. Je reste confiant et la prends sur moi. Mais au moment de l'enlever, voilà qu'elle s'agrippe à moi avec ses petits bras musclés. Elle fait le tour de ma ceinture abdominale :-) alors qu'Israel, de façon très viril pousse des cris en essayant de me l'enlever avec un bâton en tapant de plus en plus fort... ("Mais pourquoi ai-je pris ce guide...?"). Après 2 tours d'ArnO la mygale est toujours là et je refuse de l'emmener dans mon hamac... Je calme le "guide" et en douceur elle se laissera enlever. Pauvre bête.
Première nuit dans la jungle. Bien que dans un campement, une fois la nuit tombée, les bruits prennent de l'ampleur. Dans mon hamac et ma moustiquaire, mon imagination déborde. Des bruits de pas se rapprochent de moi. J'attends. Au moment de sortir vérifier, tout parait calme en dehors. Puis des bruits de gémissements viennent du hamac d'Israel, pour moi il est simplement en plein cauchemar. J'apprendrai le lendemain que ce sont des mauvais esprits qui sont venus pour l'oppresser et que cela arrive souvent dans les endroits quasiment abandonnés...
Bienvenus dans l'univers de la jungle et de ses croyances ancestrales.
Deuxième jour, nous partons en pirogue dans un endroit plus reculé, où nous devrons bâtir notre campement. Quelques heures de rame à contre courant et Israel s'arrête dans un endroit où un campement a déjà été établi et où fument encore des braises chaudes. . .
Même si seuls des pêcheurs locaux sont venus ici, le campement est déjà tout balisé et je les pousse à reprendre le bateau pour chercher plus loin un endroit moins visité. Enfin nous arrivons dans un endroit vierge.
Deux campements seront établis. Celui des guides et plus loin le mien. En toute logique si un jaguar vient, il commencera par me dévorer avant d'attaquer le campement des guides. Je ne trouve cela que moyennement rassurant et reste donc prudent. Je prends bien soin d'uriner tout autour de mon campement (vieux reflexe primaire). Je fais également un feu selon leur méthode, ce qui me permettra de faire sécher mes habits.
L'heure est venue de chercher à manger. Nous avons certaines réserves, mais devons nous procurer viande et poisson. Nous partons en pirogue pour une partie de pêche. Un bout de bois, un fil, un hameçon et c'est parti. Le premier poisson attrapé nous prêtera sa chair pour pêcher les suivants.
Les résultats seront très aléatoires. Certains jours la récolte sera maigre et certains autres, nous mangerons du poisson du petit déjeuner au dîner. Le Piranha prolifère dans ces eaux. . . délicieux mijoté avec une sauce tomate!
D'autres jours, nous partirons dans la jungle repérer le chemin des animaux pour poser des pièges adéquates.
J'apprendrai ainsi à poser des pièges à oiseaux, à collets (pas le chien hein!) et à ratons :-)
En quelques jours, j'aurai l'occasion de m'entraîner. Enfin nous construirons une plateforme d'observation à 4 m du sol afin de pouvoir écouter les animaux nocturnes.
Ce soir là, nous attendrons la tombée de la nuit pour monter sur la plateforme... Mais l'unique problème est ... de retrouver la plateforme de nuit. Pedro part dans une direction, Israel dans une autre... et moi d'expérience, je sais qu'il vaut mieux que mon chemin soit plus proche de Pedro si je veux arriver avant le lever du jour à la plateforme. C'est finalement Pedro qui trouva la plateforme le premier. Entre le vacarme fait pour trouver notre chemin, l'antimoustique que j'ai mis et les claques que se mettent les guides toutes les 5 secondes, je suis lucide sur le fait que nous ne verrons aucun animal. Cette situation me fait rire. Je les entends se frapper de plus en plus fort, puis l'un a une flattulence... C'est tout sauf sérieux. Heureusement le ciel est magnifiquement étoilé. . . Je rêve, les yeux ouverts, en plein milieu de la jungle amazonienne sur une plateforme à 4 mètres du sol à écouter les sons de la jungle, sous une voute céleste étoilée.
En contre bas, des feuilles sont phosphorescentes, des lucioles passent et éclairent les ténèbres.
Bizarrement aucun animal ne vient :-), nous redescendons et réussissons à parvenir au campement sans se prendre les pieds dans nos pièges (L'un deux nous aurait attrapé le pied et propulsé en haut d'un arbre en une seconde).
Avant de dormir, Israel a la mauvaise idée de me raconter l'histoire d'un japonais qu'un jaguar est venu réveiller une nuit en le poussant de la patte à travers la moustiquaire pour savoir ce qu'il y avait dedans. . . Je mettrai des heures à m'endormir. Mais le matin, je suis toujours vivant.
Aujourd'hui, à la Robinson Crusoé, nous allons construire un radeau et descendre du campement actuel au premier campement en ramant, les fesses dans l'eau.
Les arbres ont été coupés, acheminés, taillés, attachés les uns aux autres par des lianes, le tout est quasiment fini mais il me semble peu stable. Deux troncs légers de 40 cm de diamètre et deux branches de 10 cm transversalement pour maintenir le tout. Mais l'embarcation se retourne facilement, il nous faut donc un troisième tronc. Chacun retourne à son occupation et au moment de revenir fixer le dernier tronc, nous nous apercevons que le radeau n'est plus à sa place. Nous l'avons tous laissé sans surveillance et sans l'attacher. Je saute dans la pirogue avec Israel et nous devalons le courant à la recherche du radeau dérivant. Nous ramons aussi fort que nous pouvons et enfin nous le rattrapons. Le courant est trop fort, nous ne pouvons le ramener au campement, nous l'amarrons et remontons chercher les affaires. De là, départ précipité, nous en oublions de vérifer nos pièges. . .
Radeau terminé, nous commençons à pagayer sous un beau soleil, puis le ciel se couvre et un déluge s'abat sur nous. De l'arche de Noé, j'ai l'impression d'être le rescapé d'un navire espagnol échoué sur les récifs. Pour éviter le contact direct avec certains troncs je dois sauter dans l'eau. L'eau est fraîche mais la pluie tiède.
Enfin nous arrivons au campement, faisons sécher nos affaires, mangeons et nous reposons.
La partie "survivor" est à présent terminée.
La partie spirituelle va prendre le relais. La jungle est remplie de croyances, de respect et une sorte de religion semble coordonner tout ça, le chamanisme.
Le chaman est ici un médecin, guérisseur, prêtre, interprète de la pensée de la forêt, bref il s'agit du personnage central dans la vie amazonienne. Il peut préparer une boisson à base de liane qui a pour vertue de permettre d'entrer en contact avec le règne végetal, de soigner ses maux ou de voyager dans son passé ou son futur.
La nuit tombée, le chaman arrive. Quelques heures après commencera la cérémonie. . . Les lumières s'éteignent, le chaman chante des incantations liées à l'Ayahuasca, je me sens absolument normal.
Petit à petit ma tête tourne, la musique m'imprègne. Je ne peux plus rien porter, ni ma tête, ni mes mains, ma bouche refuse de parler et mes mains ne m'obéissent plus, je m'allonge.
Je ressens des picotements, des bêtes me montent dessus. La mygale qui habite dans la cabane est sur ma main, je la chasse. Je veux me gratter la joue et tente d'approcher ma main mais les distances sont brouillées, je me cogne le nez. Quelqu'un ronfle, je m'endors. Je me réveille quand des singes veulent entrer dans la cabane par la moustiquaire déchirée. Je semble être le seul conscient, le seul à les voir, je pense les chasser.
Je me retrouverai dans mon hamac à chasser les migales qui y ont fait leur nid. Je les sens bouger le long de mon corps... Ma nuit sera agitée, je verrai un jaguar, me ferai mordre par un serpent vénimeux, serai prisonnier de ma moustiquaire...
Et le lendemain tout semble s'être apaisé. Mais au moment de poser le pied par terre je suis entrainé d'un côté, comme apres avoir fait 10 tours sur moi même en regardant le ciel.
La pratique veut que l'on vomisse le breuvage, mais mon corps ne le rejette pas encore et les halllucinations continuent.
Mes centres d'équilibre, notion de distance et ma vue de près sont affectés. On me conseille d'aller me laver dans le ruisseau ce que je vais faire. (Tous les jours nous nous lavions dans le ruisseau sans peur jusqu'à ce qu'un poisson vienne me mordre le téton... je suis plus prompt depuis ce jour)
Le chemin pour accéder à la rivière s'est tranformé en un conte de fée dans lequel je suis le héros. Les mygales qui me genaient hier sont à présent mes alliées et m'indiquent le moment où je dois être attentif aux signes de la jungle. Effectivement. . .
Je garderai ce que j'ai vu à ce moment là pour moi car une personne rationnelle ne pourrait me croire. Moi même je ne me serais pas cru. J'ai cependant fait l'experience ô combien enrichissante de la Jungle.
La jungle a une âme, un esprit, voire des esprits, bons et mauvais . . .

Il ne s'agit pas là d'une histoire à raconter mais à vivre. À travers mon blog je me dois de vous faire partager une partie de cette expérience car j'ai choisi de partager ce voyage avec vous. Il est cependant des choses que l'on ne peut pas dire car personne n'y croirait et je ne pourrai pas vous en vouloir. Je vous souhaite de faire un jour ce genre d'expérience mystique ou soudain tout vous apparaît clair. . .

Par ArnO - Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
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